Greg, auteur intarissable de l'âge d'or de la bande dessinée franco-belge, est mort à 68 ans. Greg, né Michel Regnier le 5 mai 1931 en Belgique, fut un personnage exceptionnel de la bande dessinée francophone, lié à la fois à Spirou, à Tintin et à Pilote, les trois journaux frères ennemis de l'âge d'or. A Spirou, parce qu'il travailla avec Franquin (et parfois Jidéhem) à plusieurs aventures du petit groom, comme le Prisonnier du Bouddha, QRM sur Bretzelburg, Z comme Zorglub et l'Ombre du Z. A Tintin, parce qu'il fut rédacteur en chef de l'hebdomadaire de 1964 à 1973, qu'il écrivit à la fin des années 50 deux épisodes de Tintin qu'Hergé commença à dessiner avant d'y renoncer, et qu'il travailla sur les adaptations en dessin animé de Tintin et le temple du soleil, puis Tintin et le lac aux requins. Et, surtout, à Pilote, puisque Achille Talon, la plus célèbre de ses créations, avait comme slogan quand il paraissait dans les pages de l'hebdomadaire: «Polite! Mâtin, quel journal!» Il avait publié plus de 250 albums, racontant des aventures de Bruno Brazil, Bernard Prince, Comanche, Luc Orient, Corentin, Chick Bill, Prudence Petitpas... C'est aussi lui qui, à partir de 1963, ressuscita Zig et Puce d'Alain Saint-Ogan. Dès 1953, il crée le Chat, une sorte de Batman dont la puissante auto fait Miaou en fonçant dans les rues de la ville américaine où il sévit. La carrière de Greg démarre véritablement en 1954 quand il se lie avec Franquin pour qui il imaginera, à partir de 1957, des centaines de gags de Modeste et Pompon, se permettant même de corriger ceux d'un autre scénariste, René Goscinny, qui en fut désagréablement surpris. Puis, toujours pour Franquin, il écrira en partie plusieurs aventures de Spirou. C'est en particulier Greg qui rédige les discours tarabiscotés et stupides du maire de Champignac («Qu'on sache ici que chaque fois que la griffe de l'angoisse prend à la gorge le cœur de notre vieille cité, je lève un regard qui tombe à pieds joints sur ce château») et qui invente la zorglangue, cette manière propre aux hommes de l'immonde Zorglub d'inverser, en pré-rappers, les mots pour pouvoir communiquer entre eux sans être compris des autres («Eviv Bulgroz!»). Rien d'étonnant à ce que sa phraséologie soit la caractéristique du personnage qu'il crée dans Pilote le 7 novembre 1963: Achille Talon. A sa naissance, il est présenté ainsi : «Achille Talon, cerveau-choc, est un homme plein de bonne volonté et doué d'un savoir puisé dans une encyclopédie... à laquelle il manquait pas mal de pages. Achille Talon n'en a cure; sûr de lui, il n'hésite jamais à se jeter à corps perdu dans les situations les plus difficiles, avec une remarquable inefficacité.» Dans Libération du 28 janvier 1999, Greg disait: «C'est la série la plus spontanée, la moins étudiée, que j'aie jamais créée.» Il manquait une page dans Pilote et Goscinny lui avait demandé d'inventer un personnage pour boucher le trou, quitte à envoyer ce personnage à la trappe si le trou était bouché auparavant. Mais on ne fait pas taire si facilement Achille Talon: Greg en a publié 42 volumes. Chez Dupuis, l'éditeur de Spirou, Greg n'a pas toujours eu la cote. «Charles Dupuis n'aimait pas ce que je faisais, tant au niveau du dessin que du scénario. Pour lui, mes histoires pour Spirou et Fantasio n'étaient pas du Franquin. Elles lui paraissaient trop dures [l'éditeur aurait largement préféré le Nid du marsupilami à Z comme Zorglub, ndlr]. Pourtant, il restait de la gentillesse dans ce que je faisais, car j'y tiens, moi, à la gentillesse. Mais pas aussi fleur bleue que souhaitée.» Fer de lance. Au milieu des années 60, Greg a son propre studio pour dessiner toutes les séries qu'il écrit. S'y trouve en particulier Hermann, le dessinateur de Bernard Prince et Comanche, qu'il apprécie spécialement. «Avoir écrit une page et la découvrir dessinée par Franquin ou Hermann, c'est un véritable plaisir sensuel.» Hermann raconte pour sa part: «Je n'avais dessiné qu'un petit récit satirique dans un journal scout. Greg, qui l'avait remarqué, a estimé que j'étais capable d'autre chose. Il m'a fait entrer dans son studio. Pendant six mois, il m'a payé une somme forfaitaire mensuelle. Somme qu'il était disposé à perdre si je laissais tomber la bande dessinée. C'était un pari, en somme. Il a toujours aimé jouer le rôle de fer de lance.» De ses années 1965-68, Greg a dit: «Je me levais à 6 heures, je filais chez Tintin pour arriver le premier, j'y restais jusqu'à midi, je rentrais déjeuner chez moi, faisais une courte sieste pour arriver au studio à 14 h 30 et y travailler, à la machine à écrire, mes scénarios jusqu'à 19 heures. Achille Talon, c'était le samedi, et le dimanche quand c'était nécessaire. (...) J'avais envie de tout. Si j'avais été comédien, j'aurais eu envie de jouer tous les rôles. Si j'avais été avocat, j'aurais voulu assurer l'accusation et la défense. J'ai toujours l'impression de ne pas avoir fait le quart de ce que j'aurais pu.» Après Tintin, Greg se retrouve en 1975 directeur littéraire chez Dargaud, puis, en 1982, s'installe aux Etats-Unis pour tenter de lancer une filiale américaine de l'éditeur (et non pour fuir la gauche vers qui ses sympathies ne le portaient pas, précisa-t-il). Ça n'a pas plus de succès qu'Achille Talon Magazine, créé en 1975 et stoppé après six numéros, en 1976. Greg rentre en France déçu par l'Amérique. «Seule ma femme s'est fait naturaliser américaine.» Pour trois millions de francs, il vend Achille Talon à Dargaud: le personnage continue, mais ce n'est plus lui qui dessine et écrit les dialogues. Il dessine de moins en moins, de toute façon, car son œil gauche le trahit, et sa santé se détériore. En 1993, il publie chez Michel Lafont Il pense, donc je suis, recueil d'aphorismes où Achille Talon est très présent. Début 1999, Dargaud publie Dialogues sans bulles, où Greg parle de lui et des héros avec Benoît Mouchart, un jeune diplômé de lettres modernes. Sa femme, qu'il «pense avoir rendue heureuse pendant quarante-trois ans», disparaît il y a cinq ans. «Quand elle est morte, on m'a enlevé le moteur de ma vie.» Les beaux jours semblaient passés pour Greg, qui n'avait plus le moral. Il est, selon l'AFP, «mort brutalement» vendredi soir 29 octobre, à Neuilly. par Mathieu Lindon, le lundi 1er novembre 1999
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