La révolte d'Hop-Frog (réédition T. 1) de Christophe Blain David B - 4 critiques

Série : Hop-Frog - T. 1
Edition : Dargaud
Collection : Poisson Pilote
Pages : 56 pages en couleurs
Parution : avril 00
Auteurs : Christophe BlainDessinateur David BScénariste

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Par : Zou (27 juin 2006)

Je ne suis pas un inconditionnel des westerns, mais des BDs de ce calibre-là, j'en redemande ! Enfin une histoire originale, drôle et intelligente dans le far-west ! Cow-boys et indiens ne se battent pas cette fois-ci entre eux mais ils luttent ensemble contre des objets (pelles, pioches, lassos, armoires...) revenus à la vie à cause d'une vieille légende indienne !
L'imagination et la poésie de David B. superbement mise en image par le trait si expressif et si éclatant de Blain, également coloriste virtuose.

Par : joseph (12 août 2005)

Avez-vous déjà regardé oeuvrer un potier ? Comment il façonne amoureusement son objet, presque sensuellement... Cette poterie millénaire qui, peut-être, fut la première création au monde, à la source de notre humanité... On en prend soin. On la peint, on la fleurit. Plus qu'utile, elle est agréable ! Elle embellit nos vies. Et puis, hop ! Dépassée, démodée ! On la remise au placard pour des objets plus complexes, plus perfectionnés. Sans se demander si ces nouveautés ne portent finalement en elles plus de futilités encore. Pire, ces armes inventées charrient la mort ! Alors, on vient à penser qu'il serait bon que, parfois, les évidences se rappellent à nous. Lire au matin, au petit-dej', encore placide, que tous n'ont pas oubliés ce souci et ce respect de l' Autre, et qu'ils se sont révoltés. Mais à quoi donc croit cet Homme qui, chaque jour, aime à se refléter dans son miroir ?

Par : Pontier Jm (28 nov. 2004)

Que les objets puissent être doués d’âme, tel est le postulat de la Révolte d’Hop Frog. Hiram Lowatt et son mystérieux acolyte Placido tentent d’élucider cette chose étrange : les objets se « soulèvent » littéralement, mus par un sentiment de révolte. A leur tête, Hop Frog, une potiche en terre cuite trônant dans un fauteuil.
Rien de comique, cependant, derrière cet argument qui pourrait prêter à sourire. Comme souvent chez David B., il n’y a que poésie, ici pleinement rendue par le pinceau de Christophe Blain qui délaisse momentanément ses pirates pour le western.
Dès l’entame, David B. ne laisse aucune chance au réalisme : dans une nuit bleutée, les rails et traverses d’une voie ferrée se soulèvent, arrachent leur pesant corps des lois d’une tyrannique pesanteur. Une voix – que l’on peut assimiler à celle d’Hop Frog – incite tous les objets à faire de même : « C’est l’heure, frères / Soulevez-vous ». Ainsi le ton est donné. Le thème du « soulèvement », le dédouanement des notions réalistes, nous voilà plongés dans l’étrange nuit de David B., pleine de mystères et qui, on le sait, n’a pas de limites. Le travail de Blain magnifie cette impression première : un premier plan hachuré, des ciels travaillés au pinceau, dignes de Turner, apposés sur un fond ocre. La profondeur ne se limite pas à l’étrangeté des textes : ici, les travées qui parlent, le ciel outremer mêlé de blanc participe pleinement à cette esthétisation de la révolte.
La seconde séquence est digne d’un « western spaghetti ». Les deux héros, l’un, journaliste déguisé en Buffalo Bill aux allures d’intello, l’autre un indien immense et taciturne, ont l’air de tout sauf de héros. Ici, la parodie du western fonctionne parfaitement : deux personnages raillés puis menacés par des autochtones infatués qui finissent par prendre peur : Placido serait celui qui a abattu « le chef comanche Iron Jacket à Canadian River ». On ne saura jamais si c’était vrai.
Ainsi David B. alterne-t-il les séquence de réalisme parodique avec celles, graphiquement plus exaltées, d’un fantastique lié aux légendes indiennes. Le « Vérolé », indien dissident, a réuni un groupe d’insoumis dans une grotte : grâce à sa magie, il veut « apprivoiser les armes » (p.9). Le graphisme de Blain se déchaîne : formes ancestrales, masques réhaussés au pastel, puis, dans un dessin toujours schématisé mais plus réaliste, des bisons qui chargent hommes et soldats blancs tandis qu’à l’arrière-plan des maisons sont en flammes, remplacées ensuite par des souches d’arbre. Le ton est prophétique : futur et passé sont ainsi convoqués par le Vérolé qui dit rechercher « l’âge d’or ». Notons pour finir que les fantasmagories peuvent être interprétées de façon plurielle : effets hallucinatoires de la magie de l’indien sur son auditoire, peintures rupestres justifiées par la grotte, on voit que l’univers indien est littéralement Encré dans le fantastique tandis que celui des blancs reste, en ce début d’ouvrage, désespérément réaliste. Le sujet du livre est en définitive la rencontre catastrophique de ces deux univers. L’indien Placido fait le trait-d’union. Sans rien dire, par ses seuls « regards très expressifs », il comprend et fait comprendre que les traverses sont parties toutes seules.
L’intrigue commence alors à se nouer. Nouveau cliché du genre, la famille de fermiers massacrée. Le marshall part sur une fausse piste : ce ne sont effectivement pas les indiens mais bien les meubles qui ont écrasé les fermiers. Son interrogation légitime : « Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? » (p.12) fait écho à notre questionnement. Le mystère s’épaissit. On amalgame alors deux révoltes, celle des indiens et celle des objets. Rien de plus normal : en ce début d’histoire trop peu d’éléments permettent de les distinguer et d’autre part on se souvient que le Vérolé a lui-même convoqué ce soulèvement. Le shérif, teint jaunâtre et oeil sceptique, est l’incarnation d’un univers rationnel qui, jusqu’au bout, va chercher des raisons de croire au plausible, même devant l’évidence déconcertante de l’inexplicable. « Ce sont des fariboles indiennes », dira t-il plus tard, et « des objets qui bougent et qui parlent ce n’est pas sérieux » . Trop ancré dans ses bottes de Texan pragmatique, il refuse l’évidence jusqu’à ce que, nu –il a dû abattre ses propres vêtement qui se rebellaient – et hagard, il finisse par mesurer tout le pouvoir subversif des objets animés.
L’ignoble capitaine Trockmorton, caricature d’Irlandais en exil, se rendra plus vite. D’abord enfermé dans ses idées racistes et grand nostalgique de la guerre civile, il devra bientôt plier sous l’implacable loi de l’irrationnel. Il affiche d’ailleurs d’emblée sur un ton railleur sa position sur le sujet, parlant de « salade de bobards indiens sur la fin du monde, le retour des bisons et des fantômes ». Confusion : les indiens ne cherchent pas la « fin du monde » mais bien « l’âge d’or ». Le Vérolé, que les siens nomme justement « Pire que Tout », est prêt à tout pour y parvenir. Trockmorton l’apprendra à ses dépends, lui le scalpeur blanc qui finira comme étendard flottant au dessus des indiens déchaînés en fin de volume.
Rejetés au bordel de la ville, les deux protagonistes doivent ruser, dire que l’indien est « prince de Mordovie » pour prétendre occuper une chambre. Mais au dehors, les objets – ici une chaise, la cafetière et une pioche – observent la scène. La personnification graphique est extrêmement limitée : deux points noirs simulant deux yeux pour la pioche. Là encore, l’idée de « soulèvement » est à prendre dans le sens physique du terme. Les trois objets sont montés les uns sur les autres afin de pouvoir atteindre à la fenêtre. Ceux-ci, comme les autres échappent à leur fonctionnalité première. C’est même la raison de leur révolte, on l’apprendra plus tard : « nous serons enfin débarrassés de cette notion qui nous rend esclaves : l’utilité » . Affirmation esthétisante de l’existence, rejet du matérialisme en même temps qu’expression d’une révolte, Hop Frog mène son petit monde de choses par l’idéologie. Son règne ressemblera à « une grande pièce meublée mais sans aucun humain pour y vivre ». L’illustration de Blain renforce cette idée. Uniquement des aplats de bleu et de rouge pour les meubles, se détachant d’un fond jaune nuancé sur un arrière-plan bordeaux. On n’est pas loin de Intérieur Hollandais de Miro, chaque objet se caractérisant par sa simplification outrancière et deux petits yeux marquant une concession peut-être un peu facile à l’anthropomorphisme.
Dans ce contexte, Howatt, bien que très savant sur les choses indiennes, n’échappe pas à sa culture d’homme blanc. Emprisonné et surveillé de près par les objets, il tente de ruser. Il en appelle à la jalousie en essayant de monter les objets les uns contre les autres, poncif des récits policiers qu’affectionne David B. Mais la méthode n’est pas bonne. Plus qu’à la psychologie, les choses sont sensibles au Beau, à l’inutile. Placido, plus au fait de ces phénomènes, use de la méthode forte en balaçant un baril de poudre dans le poëlle. Cet homme s’avère décidément salutaire, alliant culture indienne et pragmatisme blanc.
Après le massacre du bordel, une des prostituées indiennes rejoint le Vérolé. C’est l’unique figure féminine du volume, très joliment nommée « Un millier de cœurs ». Elle semble est elle aussi douée de voyance. Le miroir, seul objet docile qu’elle empruntera au Vérolé, lui permet de voir « une jolie fille » dans un premier temps, puis l’avenir, évolution symbolique d’un passage du réaliste au fantastique, puis plus rien : le miroir finira par s’éteindre, abandonnant son don de clairvoyance avec l’extinction finale des objets . La glace d’Alice est brisée, ou plutôt est-elle revenue à sa simple fonction utilitaire.
Ces objets ont une âme, cela ne suffit pas. Il leur faut un nom. Nommer les choses pour exister. Hop Frog, la potiche batracienne, est cultivée. C’est dans un livre d’Edgar Poe, les Contes grotesques, qu’elle choisit les noms : la lampe à huile sera Usher, d’autres, au seuil d’une mort probable en fin de volume , veulent être baptisées à l’instar de ces enfants morts-nés pour qu’ils entrent en paradis. Usher, Ligeia, Metzergenstein… Ils finissent par tous opter pour le même nom d’Usher, niant en cela la dimension individualisante du nom. Usher est cri de guerre et la lampe du même nom finit par retourner à sa fonction première. Exit le nom, la parole, l’identité, donc la lumière.
Le plus surprenant, après l’âpre bataille finale, c’est voir les texans récupérer leurs affaires et s’entre-reprocher d’avoir tiré dessus. Echange édifiant : après être passés si près d’un massacre irrationnel –mais en existe-t-il d’autres ? - les voilà reprenant le cours mesquin de leurs préoccupations d’humains.
La charge est énorme. Le constat de pragmatisme semble évident mais la leçon ne s’arrête pas là. Le Vérolé, « Pire que tout », a été pendu à un poteau télégraphique qui, les hommes partis, se met à se mouvoir. Lowatt et Placido, qui sentent revenir ce vent mauvais, détallent au grand galop. La potiche Hop Frog est accrochée au cheval de Lowatt et laisse augurer une suite. Sur l’arête découpée d’une noire colline, le poteau caracole avec son pendu. Emblème de « communication » entre les hommes, il fait ici le lien entre la vie et la mort et, pour notre plus grand plaisir, avec le second tome.

Par : Jean Loup (21 oct. 2000)

Etonnant : il n'y avait pas encore de critique en ligne de "La révolte d'Hop-Frog". Faut-il y voir le signe de la poursuite du mouvement des objets ? Les claviers et souris refuseraient-ils de transmettre au monde la nouvelle de la révolte des cafetières, pendules, poteaux et autres balais ? Diable, il va donc falloir qu'on s'organise ! Faites donc passer le mot, compagnons : David B. et Christophe Blain signent là un très très bon album. Hiram Lowatt, le journaliste imperturbable, et son taciturne assistant Placido se retrouvent mêlés à une attaque des humains par les objets menés par Hop-Frog. C'est original, drôle, tragique, beau (le trait en déconcertera néanmoins plus d'un), sacrément bien mené par un tandem qui risque de nous pondre de très belles choses dans les décennies à venir.
Avec la réédition de "La révolté d'Hop-Frog" en collection Poisson Pilote, c'est une occasion rêvée de vous offrir un de ces albums à lire et à relire... "Hop-Frog, parce que je le vaux bien" !!


 


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