Héraclès est le fils de Zeus. C'est un demi-dieu (très costaud). Son chien Socrate est le fils du chien de Zeus. C'est un demi-chien (jaune). Sous ses airs de clébard très ordinaire, il a un truc en plus : il pense et il parle. Il est moitié chien, moitié philosophe.
Moitié chien, il se fait un sang d'encre dès que son maître disparaît du paysage (méditerranéen, très joli). Il refuse même d'aller "s'esbaudir dans du liquide" avec les filles.. se baigner, en clair.
Moitié philosophe, il commente la vie de son maître, qui passe son temps à se castagner avec des monstres ou des poétes - les poètes l'énervent - et à draguer. Ce qui nous vaut quelques considérations désopilantes et avisées sur les statuts respectifs du mâle, de la femme et du chien.
Quelquefois, Socrate accepte de jouer avec son maître, bien qu'il trouve le jeu quelque peu rudimentaire. Le maître : "Va chercher le caillou". Le chien : "Vous y tenez vraiment ?". Sinon, tout va bien : "On chasse, on pêche, on cueille, c'est gratuit."
Malgré tout, Socrate est un chien. Parfois, une petite voix insidieuse lui suggère de planter ses crocs dans le maître, et il aimerait bien laisser s'exprimer la petite voix sauvage, "mais chaque fois qu'on a de la violence à faire, c'est mon maître qui s'en occupe", dit-il. Socrate en conçoit une grosse frustration et se met à débloquer. Ça tombre bien, Héraclès s'ennuie un peu. C'est décidé, ils vont s'occuper, dans un genre épique. Ils vont s'embarquer pour Ithaque, histoire de savoir à quoi ressemble l'amour, le vrai - celui d'Ulysse et Pénélope. Ce qui nous vaudra une suite très attendue, baptisée Ulysse.
Cette vision canine de l'humain est une merveille d'humour, de finesse et de liberté graphique : dialogue entre brèves de comptoir et dialectique platonicienne, trombines ébouriffantes de Socrate (le clébard le plus remarquable depuis Rantanplan), cadrages, mise en scène et couleurs - tout est superbe, dans ce voyage antique revisité par deux des auteurs des plus passionnants du moment.
Je viens de lire... de
Thierry Bellefroid.
« Héraclès », tome 1 de Socrate le demi-chien. Par Sfar et Blain. Dans la collection Poisson Pilote des éditions Dargaud.
Paru en même temps que « Le chat du rabbin », ce demi-chien philosophe est cependant très différent. D'abord parce que Sfar en a laissé le dessin à Christophe Blain, qui s'illustre ici dans un exercice très « jeté », sans effets, prêt à être colorié (il y a très peu de matière à la plume, le dessin est fait pour de larges aplats, ce qui est rare chez Blain). Ensuite parce que la démarche est sensiblement différente. Socrate joue beaucoup plus la carte de l'humour que celle de l'érudition. S'il est philosophe et plein de bon sens, le chien s'oppose avant tout à la bêtise musclée et machiste de son maître. Le couple chien philosophe/grosse brute avinée fonctionne parfaitement et donne lieu à de succulents dialogues. Il y a très peu de phylactères dans cette BD qui tient plus de la voix off (magistralement) illustrée. Mais à force de vouloir faire de l'humour, Joann Sfar finit par nous proposer une succession de planches sans grand lien entre elles ; en fait on se demande pourquoi l'auteur n'a pas -pour la première fois- tenté l'expérience du gag en une ou deux planches. A bien y regarder, il y a une parenté entre ce Socrate et les gags (plus terre à terre, il est vrai) de Tronchet et Gelli dans « Patacrèpe et Couillalère ». Peut-être Joann Sfar eût-il gagné en efficacité à appeler un chat un chat. Et à pratiquer le gag dans sa forme la plus pure, en six cases. La plupart du temps, on en est très proche, mais avec une volonté de narration horizontale en même temps qui ne convainc pas pleinement (il y a très souvent une chute en bas de page et généralement une ellipse très large d'une page à l'autre).
A côté de cela, on a droit à quelques savoureux moments, qui prouvent le talent d'écriture de Joann Sfar. Exemple :
« Au réveil, mon maître fait de la culture physique. Moi, j'ai plutôt tendance à courir dans tous les sens. La culture physique sert à se maintenir en forme. En courant dans tous les sens, on se maintient également en forme, mais on ne le fait pas exprès. Le fait que l'être humain pratique la culture physique prouve qu'il a conscience de lui-même. Chez le chien, courir, ça ne prouve rien. »