Les 1231 critiques de Thierry Bellefroid sur Bd Paradisio...

L'Arpenteur (Le Transperceneige) par Thierry Bellefroid
« Le Transperceneige », tome Deux : L'Arpenteur, par Jean-Marc Rochette et Benjamin Legrand, chez Casterman.

Décidément, Casterman a la réédition facile, ces derniers temps. A priori, c'est tant mieux ; il y a suffisamment de chefs d'oeuvre de la BD qui méritent de passer la rampe des générations et qui ne peuvent le faire, faute de se trouver dans les rayons des librairies. Le Transperceneige en fait partie. Il faut dire qu'à la lecture de cette histoire, on avait le sentiment de se retrouver dans une société future qui ressemblait étrangement à certaines de nos dictatures bien connues : pouvoir cadenassé par l'armée, organisation en castes sociales où les nantis surprotégés bénéficient de tout pendant que le « peuple » crève de faim, etc... Le génie de Jacques Lob avait été de placer tous ces éléments dans une société future en proie à un phénomène de glaciation planétaire et obligée de se réfugier dans un train en mouvement perpétuel. La patte de Rochette avait fait le reste, plaçant cette histoire au rang des très bons récits d'anticipation. Rappelons pour l'anecdote que si la mort n'avait pas fauché Alexis en 1977, c'est lui qui aurait dessiné le Transperceneige, finalement retardé jusqu'en 1982, date à laquelle le récit commençait à paraître dans (A SUIVRE).

Et voilà que quinze ans après, le Transperceneige traverse à nouveau les étendues glacées du globe. Une suite inattendue à plus d'un titre. D'abord parce que Jacques Lob, le créateur du Transperceneige, est mort à son tour. Ensuite, parce que plutôt que de ressusciter à l'aide de quelque stratagème le héros du premier album (Proloff), le nouveau scénariste a imaginé un prolongement inattendu. Un deuxième train roule sur le même réseau que le premier et vit dans la terreur de la collision. Ce Transperceneige 2 est prétexte à une autre organisation sociale, il emmène de nouveaux personnages. Ne restent du récit initial que les fondements historiques, prétextes à cette suite que Benjamin Legrand a conçue comme un hommage à Jacques Lob. Et non seulement c'est un très bel hommage, mais en plus, ça fonctionne bien. On retrouve avec plaisir cet univers de glace et de trains, on découvre, un peu curieux, la profession d'Arpenteur (le titre de l'album et la principale invention de ce deuxième tome), celle de ces hommes qui se risquent au dehors pour retrouver des objets du passé. Des hommes qui ont été sacrifiés au profit d'un « grand secret » que se partagent jalousement quelques initiés, à la tête du Transperceneige 2. Comme dans le premier album, science-fiction et fresque sociale se superposent. Comme dans le premier album, il y a deux héros, un homme et une femme, qui vont tomber amoureux l'un de l'autre. Quant au dessin de Jean-Marc Rochette, inutile de dire qu'il a beaucoup évolué en une décennie et demi ! Ce deuxième Transeperceneige paraît moins daté, au plan du dessin, que ne l'est le premier. Pourtant, la technique n'a pas fondamentalement changé et on retrouve une façon de dessiner plus portée sur le noir et gris ou le noir et anthracite que sur le noir et blanc. Les aplats blancs, justement, sont employés ici avec beaucoup plus de finesse.

Une réussite, donc, même si « L'échappé » reste très au-dessus de « L'arpenteur » au plan du scénario. Ce deuxième Transperceneige est toutefois l'une des bonnes surprises de l'automne et permettra certainement à de nombreux lecteurs de se frotter au premier récit imaginé par Jacques Lob qu'il eût été dommage de laisser tomber dans les oubliettes souvent béantes de la BD !
Lone Racer par Thierry Bellefroid
Lone Racer, par Mahler, dans la collection Mimolette de L'Association.

Minimaliste, c'est sans doute le mot qui convient le mieux à ce récit traduit de l'allemand et qui ne compte que 30 planches. Un ancien pilote dont la vie est rythmée par les visites qu'il fait à sa femme, à l'hôpital (elle a une conversation très limitée) et celles qu'il fait au Juanjo, son bar préféré. Des histoires de comptoir avec son ami Dupneu, un casse qui a tourné court avec un certain Pompant; l'humour est désabusé, le second degré permanent, les situations aussi simples que drôles. En quelques cases et autant de phylactères, les personnages prennent vie, le Pompant se retrouve embarqué par les flics pendant que notre Lone Racer vit les prémices d'une histoire d'amour sans lendemain, puis, renoue avec l'ivresse de la victoire. C'est plein de choses de la vie, de réflexions qui sonnent juste, de bon sens et de légèreté.

Mais Lone Racer, c'est aussi le dessin de Mahler. Et là, il faut reconnaître que ce petit livre méritait de voir le jour. Parce que si, ici aussi, on peut parler de minimalisme, il ne faut pas pour autant y voir de connotation péjorative. Au contraire, avec une économie de moyens incroyable, Mahler arrive à planter décors et personnages dans un style très personnel qui serait une savante synthèse de Dupuy-Berbérian, Seth et Trondheim dans ses exercices non lapiniens (voir les Genèses Apocalyptiques dans la même collection, par exemple). Mahler a une véritable personnalité, il arrive à rendre amusants ses personnages sans visage tout en nous livrant son tourment sur les années qui passent et vous transforment en "has been".
Hôtel Noir par Thierry Bellefroid
« Hôtel Noir » par Ozanam et Lachard, aux éditions Paquet

« Hôtel Noir » n'est pas une BD. « Hôtel Noir » n'est pas un livre. « Hôtel Noir » est un OVNI. Et un fameux ! Dans une dictature imaginaire, une nuit qui pourrait bien être celle de la révolution. Il fait chaud. Un homme sort de sa cachette qu'il s'est imposée dans une chambre d'hôtel : il a rendez-vous avec ses souvenirs. Jusque-là, ça paraît presque banal. Et ce le serait peut-être s'il n'y avait la forme. Indissociables, la BD (mais peut-on encore appeler cela une BD ?) et le CD-ROM racontent la formidable histoire d'un défi : celui de créer une sorte de roman-photo sur décors dessinés avec des personnages en pâte à modeler !

Tous les protagonistes d'Hôtel Noir sont en effet en pâte à modeler. Ils ont été photographiés dans les poses exactes qui allaient servir le récit et selon les éclairages précis qui leur avaient été attribués dès la conception du projet. Patiemment détourés à l'ordinateur, ils ont ensuite trouvé place dans des décors dessinés à partir de clichés et mis en couleur dans une phase ultime. Cerise sur le gâteau, les affiches qui fleurissent sur les murs de cette ville imaginaire sont la seule vraie référence visuelle au contexte totalitaire dans lequel évoluent les personnages ; elles ont été conçues par Bruno Lachard, qui a soigné le détail au point de dessiner au trait les affiches du pouvoir en place et à la gouache celles de la résistance. Les affiches au trait sont saisissantes de réalisme et les slogans donnent froid dans le dos (exemple, cet appel à la délation : « pour ton pays, dénonce ! »). Et comme les décors, très proches de la photographie malgré le travail graphique, ont un côté particulièrement réaliste, on marche avec aisance dans ce labyrinthe « multi-techniques ».

A ceux qui se diraient que finalement, tout ça c'est bien joli, mais que c'est pas de la BD, je dirais ceci : l'entièreté de l'histoire existe sous sa forme « conventionnelle », en bande dessinée. Chaque planche a été « story-bordée » au crayon par Antoine Ozanam, le découpage est celui d'une BD, le style narratif aussi. Et après tout, seuls comptent le résultat et l'incroyable audace artistique des auteurs... et de l'éditeur. C'est vrai, une fois n'est pas coutume, il faut ici saluer le travail de la maison d'édition. Avec une structure encore jeune et une diffusion relativement confidentielle (du moins en Belgique), Pierre Paquet a pris le risque de soutenir un projet qui, dès le départ, prévoyait une interaction entre la BD et le CD-ROM (très instructif, par ailleurs). Il ne s'agit donc pas ici d'un CD-ROM démo ou prétexte, mais bien d'un prolongement de l'oeuvre, qui comprend même une musique originale.

Si vous êtes quelqu'un de curieux, d'ouvert aux évolutions, tentez l'expérience, entrez dans l'univers d'Ozanam « mis en pâte » par Lachard et photographié par JPK. Vous ne le regretterez pas. D'autant que les textes sont d'une excellente qualité littéraire. Quand on pense au temps qu'il a fallu aux auteurs pour venir à bout de leur projet, on peut même s'étonner du prix très modique demandé pour l'album et le CD-ROM (79FF/545 BEF). Signalons au passage qu'au terme de l'histoire, la « galerie » propose les dessins que le scénario a inspirés à 7 dessinateurs, dont Bruno Lachard lui-même.
Cotton Kid, tome Un : « Au nom de la loi et de Mr Pinkerton », par Léturgie et Pearce, chez Vents d'Ouest.

Jean Léturgie nous avait récemment prouvé sa bonne santé en inaugurant pour la collection Humour Libre de Dupuis les aventures de Spoon & White, « la pire paire de flics de la BD ». Un duo amusant qui devait cependant beaucoup au fait que Léturgie était bien entouré : d'un côté son fils (Simon) au dessin, de l'autre, Yann, qui cosignait le scénario. Cette fois, Jean Léturgie est seul scénariste, mais il nous revient, plus en forme que jamais. A se demander si c'est bien le même homme qui a commis quelques-uns des plus mauvais Lucky Luke et des gags les plus faibles de Rantanplan, tant cet album respire la fraîcheur et l'humour.

Avec un dessin volontairement très proche de Morris, cette série joue à fond sur les codes de ressemblance avec Lucky Luke et de manière générale, avec les mythes de la bande dessinée de western. A commencer par les nurses noires qu'on renvoie aux champs de coton parce qu'elles oublient de parler en woulant les w, comme dans toute bonne BD du genre (ou du genwe, pawdon). De la fausse copie de Calamity Jane au blanchisseur chinois qui ne rêve que de devenir avocat, les personnages sont employés à contre-emploi. Y compris le tombeur de ces dames, Trevor, le grand frère de Kid. Pour une agent de la Pinkerton, il est plutôt couard ! Ou encore le bandit tant recherché, Nathan Maroney, pas plus haut que trois pommes. Quant aux dialogues, ils sont savoureux.

Exemple choisi :
-Conchita, va tuer les punaises dans les chambres, j'ai encore eu des plaintes !
-Si patron... Quand je vois la tronche de certains clients, je comprends que ces pauvres petites bêtes se plaignent !
(Conchita découvre Cotton Kid qui s'est endormi sous une table)
-Patron ? Les punaises, jusqu'à quelle taille on peut les tuer sans risquer la corde de chanvre ?

Et ce n'est qu'un petit exemple hors contexte... En fait, de la première à la dernière page, on est constamment surpris, cueilli par l'humour des situations ou le choc des dialogues (entre les deux enfants, Cotton Kid et son petit copain noir Ulysse, par exemple) Le dessin de Pearce permet en outre de placer cet album tant dans les mains des plus petits que dans celles des adultes. De la bonne BD d'humour tout terrain ! Et tant pis pour ceux qui reprocheront la trop grande filiation du trait avec celui de Morris.
Myrddin le fou (Arthur) par Thierry Bellefroid
« Arthur », tome Un : Myrddin le fou, par Chauvel, Lereculey et Simon, collection Conquistador, Delcourt.

J'ai mis un peu de temps avant de m'attaquer à cette adaptation de la plus grande des légendes bretonnes. Quand un livre passe par hasard en bas de la pile alors qu'il se trouvait au-dessus la veille, c'est qu'on se cherche des excuses pour ne pas le lire. Et pourtant, je me suis finalement plongé dans Arthur en oubliant mes préjugés. Et j'ai été séduit.

L'équipe qui s'est attelé à cette tâche herculéenne n'est pas une équipe de débutants. David Chauvel est l'un des scénaristes les plus prolifiques de l'écurie Delcourt, il a déjà travaillé avec Lereculey (« Nuit Noire », intégrale parue chez Delcourt l'an dernier) et avec Simon qui signe ici les couleurs (« Rails », quatre tomes en couleur et une intégrale noir et blanc puis, plus récemment, « le Poisson-clown », deux tomes parus pour le moment. Le tout chez Delcourt). Autre point commun entre ces joyeux lurons : la Bretagne. Ils y sont tous né, y ont débuté et y vivent encore aujourd'hui. Ce qui explique leur intérêt pour l'histoire du roi Arthur. Et ce qui explique peut-être aussi pourquoi ils ont voulu la restituer sous sa forme originale, antérieure aux déformations des récits courtois du Moyen Age. L'effet est saisissant. En lisant ce premier album, entièrement consacré à l'avènement de Merlin et au contexte historique de la future venue d'Arthur, on se rend compte à quel point on méconnaît cette légende pourtant éculée et resservie sous des formes diverses par l'industrie du cinéma ou du dessin animé.

Arthur promet d'être une grande série. Parce que Chauvel y a investi toute son énergie et son amour du récit, ça se sent. Parce que Lereculey et Simon s'amusent, l'un comme l'autre, à recréer par le dessin et les couleurs un monde qui oscille sans cesse entre le réalisme historique et la magie. Parce que cette saga, une fois dépoussiérée et racontée sur un mode vivant, moderne, n'a rien perdu de son intérêt. Il faut passer les premières planches, un peu plus distantes, pour approcher le personnage de Myrddin (Merlin) et se rendre compte de toute sa poésie. Une poésie que les auteurs ont su capter et retransmettre, chacun à sa façon. Y compris en recourrant à de nombreux récitatifs qui peuvent alourdir considérablement une BD, mais qui, ici, ajoutent une touche d'authenticité littéraire du meilleur goût. S'il fallait se convaincre de ce qu'un même scénariste peut réussir un album aussi bien qu'il en rate un autre, la comparaison de ce premier « Arthur » et du premier tome de « Ce qui est à nous » serait sans équivoque. En effet, il apparaît que David Chauvel est tombé dans tous les pièges du genre en adaptant sa grande histoire de la maffia new-yorkaise alors qu'il évite ici les écueils pour livrer un très bel album servi par un dessin efficace. On souhaiterait juste que Lereculey se libère davantage et que le trait gagne plus de souplesse. En revanche, ne boudez pas cet album si vous voulez enfin entrer dans la grande légende du Roi Arthur.
Saint Salaud (Juan Solo) par Thierry Bellefroid
Juan Solo N°4 : Saint Salaud, par Jodorowsky et Bess aux Humanoïdes Associés.

Incroyable mais vrai : Jodo a réussi à clore cette saga en quatre albums. Le roi des histoires à suite a résisté à l'envie de « faire durer » et propose dès lors ici l'une de ses meilleures séries, au ton nerveux, incisif. La folle cavale du tueur « à la queue » s'achève sur un album plus mystique et plus fort encore que les précédents. La chaleur du désert est majestueusement rendue par le dessin et surtout par les couleurs de Georges Bess qui signe lui aussi son meilleur album dans cette série. Plus jaune-orange-rouge que jamais, sous une lumière implacable et brûlante, le désert va révéler Juan Solo à lui-même et l'appeler au sacrifice ultime, au terme d'une vie marquée par le crime, la débauche et la déchéance. Le voilà qui abandonne tout -diamants et flingue-, pour une gorgée d'eau et un âne. Le voilà qui pleure aussi, pour la première fois.

Dans une savante métaphore, Jodo se plaît à mêler les aventures de son héros et celles du Christ, allant jusqu'à faire vivre à Juan Solo les affres de la crucifixion. Tout cela dans un style épique, dramatique, que l'énergie débridée de Georges Bess vient admirablement souligner. En relisant les quatre albums, on verra à quel point ce récit est taillé au cordeau. Rien n'est laissé au hasard et la mécanique fonctionne comme un cheval au galop d'un bout à l'autre, partant sur le mode des « mémoires d'un porte-flingue » pour s'achever en parabole. Bien sûr, il y a aussi cette image de la crucifixion, livrée dès le début de la série et maintenue dans son mystère jusqu'à l'accomplissement, qui tend comme un arc la trame dramatique imaginée par Jodo. Vous l'aurez compris : pour moi, la lecture de l'ensemble de la série s'impose. Pas besoin d'en dire plus.
« La fille qui rêvait d'horizon », une enquête de l'inspecteur Canardo, par Benoît Sokal, chez Casterman

Canardo était absent des librairies depuis 1994. Et on avait presque fini par oublier combien il nous manquait. En cause, bien sûr, le CD-ROM de l'Amerzone, dans lequel Benoît Sokal avait jeté toutes ses forces et qu'il présentait en janvier dernier au festival d'Angoulême. Ce travail considérable, très différent de la BD, pouvait faire craindre une disparition définitive de l'inspecteur palmipède alcoolo. Fort heureusement, revoilà Canardo. Et au mieux de sa forme. La comparaison entre cet album et les deux derniers -voire les trois derniers- est à cet égard sans appel.

Première constatation, Sokal n'est pas sorti indemne de sa longue cohabitation avec l'informatique. Les couleurs -et principalement les ciels- de la première planche suffisent à la prouver. Et puisqu'on parle de couleurs, c'est sans doute ce qui frappera le plus le lecteur après deux albums qui faisaient appel à de larges aplats de teintes très basiques -rouge, bleu et surtout vert-, voici un album tout en nuances, en demi-teinte, en clair-obscur. L'ombre est partout, la lumière presque toujours indirecte, la plus grande part de l'histoire se passe la nuit. Un crépuscule et une aube très soignés. Ca sent la maîtrise et l'envie d'en découdre. Sokal s'est manifestement mis en difficulté sur cet album comme il ne l'avait plus fait depuis longtemps.

L'autre remarque qui me vient à la lecture de cette « fille qui rêvait d'horizon », c'est l'incroyable habileté de l'auteur à délayer en 46 planches une action qui se déroule sur quelques heures à peine en temps réel. Et qui se passe pratiquement en huis-clos ! S'il devait y avoir un Audiard de la BD, Sokal pourrait sans doute prétendre au titre. Ses textes sont toujours efficaces, tranchants, désabusés, comme le sont les personnages eux-mêmes. Quand la tenancière de l'auberge assène à Canardo un « z'êtes pas bavard » et qu'il lui répond « j'suis laconique... pas pareil », on est en plein dans le mille. De même quand le canard, revolver brandi, envoie cette phrase : « ce qu'il y a de pratique, quand on explose un motard, c'est que la cervelle reste dans le casque : c'est moins salissant ». Vous l'avez compris, moi, j'en redemande, surtout qu'il faut ajouter à cela, comme toujours, l'expression des personnages et principalement celle de Canardo, dont le regard vide vient en contrepoint des dialogues, avec cette touche de second degré qui caractérise la série.

Venons-en aux points moins positifs, peut-être. Les personnages sont assez stéréotypés -surtout Pamela Johnson, évidemment ; le nom suffit à lui seul à planter le décor... et le châssis ! La tension monte pendant la deuxième partie de l'album pour déboucher sur une fin dépourvue d'imagination, c'est dommage. C'est même franchement décevant, car sans cela, on aurait eu entre les mains l'un des meilleurs albums de la série. (Bien sûr, il n'y a pas de comparaison avec le mythique « Amerzone », mais quand même...) Le personnage de Raspoutine est usé jusqu'à la moelle. La seule manière de le « vendre » encore est d'en faire autre chose. Or, c'est juste l'inverse que nous propose Sokal.

Ces critiques ne doivent pas masquer le plaisir réel que j'ai pris à lire cet album. Le plaisir d'un fan trop longtemps privé de l'une de ses séries préférées et qui retrouve un univers à la hauteur de ses souvenirs. Et un découpage dans lequel Sokal excelle, y compris -et peut-être même surtout- quand ses personnages se taisent !
Geronimo l'Apache (Blueberry) par Thierry Bellefroid
« Geronimo l'Apache », dans la collection « Mister Blueberry par Giraud, chez Dargaud.

Je sais qu'en disant cela, je vais m'attirer les foudres des admirateurs de Gir -et de Blueberry. Mais j'ai envie de dire : quelle déception ! J'attendais beaucoup de ce nouvel album. J'en attendais d'autant plus que le dernier m'avait semblé un rien bâclé et pas très heureux au plan du dessin. Les couleurs de Florence Breton, entre autres, louchaient dangereusement vers les ambiances à la Moebius (je n'ai rien contre, mais jusqu'à preuve du contraire, il ne s'agit pas de l'univers de Blueberry), privilégiant les mauves ou les verts au-delà de la normale. Et certains visages étaient trop vite expédiés (des exemples dans « Ombres sur Tombstone ? L'Indien de la planche 4, ou encore, le visage de Doree, dans les strips du haut de la planche 8... et il y en a bien d'autres).

Un bon point : Florence Breton semble refaire du Blueberry, et c'est heureux. Le dessin de Giraud est plus soigné, on ne s'en plaindra pas non, plus. Mais les bonnes surprises s'arrêtent là. Jamais, sans doute, Blueberry n'a été si bavard. La surabondance de texte ne tient pas seulement à la structure particulière du scénario -le fait de raconter des histoires croisées. Elle vient d'un manque de discernement qui de la part d'un grand professionnel n'est pas acceptable. Exemple parmi tant d'autres, la scène de poker des planches 32-33. Même quand ça n'a aucun intérêt, les joueurs viennent « polluer » les cases en annonçant leurs mises. Même problème dans la scène de bagarre des planches 38-41. L'action est carrément déforcée par de trop nombreux phylactères.

Autre conséquence : les strips sont étriqués, les cases trop petites pour laisser vivre le dessin. Là encore, un exemple suffit à se faire une idée. Une seule case occupe le haut de la planche 15 ; des personnages apparaissent en avant-plan, au bord de la falaise, qui se déroule derrière eux et occupe la droite de l'image. L'ensemble est bien dessiné, mais minuscule ! Pourquoi diable Giraud a-t-il oublié que l'Ouest était quelque chose de grand, d'aéré, de sauvage ? Il le réduit ici à un décor mineur. Dans cette case, la montagne est en outre « tronçonnée » par quatre phylactères et par le haut de deux autres bulles provenant du strip d'en-dessous. Une image pareille valait une demi page ! Et ce n'est pas le seul exemple.

Côté scénario, on aime ou on aime pas voir Blueberry jouer les grands blessés et se contenter de raconter ses souvenirs. La juxtaposition de plusieurs récits et l'usage de références aux mythes du western cinématographique dont Blueberry s'est toujours tenu modérément éloigné ajoute au malaise. Fallait-il faire se croiser le héros de la série et les frères Earp ? Fallait-il prendre trois albums (si ce n'est plus, on verra si le prochain vient clore cette parenthèse) pour amener le duel à OK Corral ? La complexité de la structure scénaristique -et donc narrative- ne cache-t-elle pas une panne d'inspiration liée au personnage lui-même ? Si ça continue, on finira par trouver meilleurs les épisodes de la Jeunesse de Blueberry, pourtant scénarisés et dessinés par d'autres que les créateurs de la série, ce qui serait un comble ! J'espère que Giraud se reprendra avant...
Zoé par Thierry Bellefroid
« Zoé », de Chabouté, aux éditions Vents d'Ouest .

« Quelques jours d'été », premier album solo de 36 pages paru chez Paquet, très justement primé à Angoulême par un Alph'art Coup de Coeur en 99, c'est du passé. Chabouté s'attaque désormais à ce que l'on appelle communément le roman BD. Une histoire façon « A SUIVRE », en grand format et en 136 pages, ça change. Ca change d'autant plus qu'à la fraîcheur de l'enfance, qui était la véritable richesse de « Quelques jours d'été », l'auteur a préféré un climat très dur, très noir, dans cet album. Trop noir, diront certains, qui reprocheront à « Zoé » d'être exagérément neurasthénique. Ce n'est pas mon avis. Ce qui ne veut pas dire que je trouve cet album parfait.

Mais avant d'en venir à la critique, passons en revue les points forts de Zoé. Le dessin en noir et blanc de Chabouté est indiscutablement influencé par quelques grands maîtres du genre comme Pratt et Comès, mais adouci par une certaine rondeur et une pureté, voire un zeste de naïveté dans les visages. L'auteur joue volontiers sur les ombres chinoises et les silhouettes. Il le fait avec un certain bonheur et pour moi, les planches les plus réussies sont celles où les aplats noirs sont pleinement valorisés sur un blanc tranchant. Certains paysages sont magnifiques (le village endormi page 22) et quelques scènes, seulement, manquent un peu de visibilité. Quant à l'histoire, sans être d'une originalité débordante, elle propose une variation sur le thème du village hanté par un vieux secret inavouable où le silence rend tout le monde complice.

Je suis plus réservé quant à l'utilisation de l'idiot du village, figure mille fois employée et surtout ultra liée à l'un des plus albums de l'histoire de la BD : « Silence ». C'est précisément la ressemblance avec « Silence » qui m'a gêné à la lecture de « Zoé ». Il y a décidément beaucoup de traits communs aux deux histoires et il est bien difficile de faire oublier le chef d'oeuvre de Comès, fût-ce avec une histoire au contexte historique assez différent. La gêne ne m'a pas quitté jusqu'à la fin de la lecture de cet album. S'agit-il d'un hommage ? D'une inspiration malheureuse ? D'une pure coïncidence ? Sans le personnage de Hugo (le fameux idiot du village), ma gêne eût été moins grande. Mais là, j'avoue...

En dehors de ce petit problème, « Zoé » vient prouver la bonne santé de la collection d'albums grand format aux couvertures souples dirigée par Laurent Galmot. Est-il besoin de rappeler qu'on y retrouve les meilleurs albums de Rabaté, et plus récemment, « Port Nawak » ou encore « Mémoires d'un incapable » ? Incontestablement, des albums qui rehaussent le niveau des éditions Vents d'Ouest !
Le colporteur (Le colporteur) par Thierry Bellefroid
« Le colporteur », par Marie-Christophe Arn et Tom Tirabosco, dans la collection Encrages des éditions Delcourt.

Bizarre, ce colporteur. Pour ne pas dire : étrange. Voilà un album qui doit autant aux tarots qu'à l'imaginaire fantastique. Et quand on parle d'imaginaire, c'est sûrement l'une des choses qui caractérise le mieux cet opus noir et blanc. Dans une maison flottante qui se trouve la tête en bas, un jeune homme va tenter de lutter contre un destin déjà écrit. Umberto - c'est son nom- va rencontrer des personnages un peu fous du grenier à la cave avant de tenter de réaliser son rêve : jouer MacBeth. Mais Umberto doit combattre un ennemi sournois pour échapper aux pièges du hasard et de la nécessité : sa peur. Peur des prédictions, peur du père, peur de l'enfance. Son voyage est intérieur, aucune règle n'y est d'application. Peu courante en BD, la quête introspective débouche donc sur un album sans codes, peuplé d'êtres curieux -à commencer par ce fameux colporteur ou encore Nina, un petit rat moins fragile qu'il en a l'air.

Et puis, il y a le dessin de Tom Tirabosco. Illustrateur de presse pour Libé et Les Inrockuptibles, notamment, cet Italien installé en Suisse aborde la BD de manière très personnelle, avec des pastels noir et blanc qui laissent une véritable trace sur le papier. Des « instruments » que le dessinateur possède avec maîtrise et ingéniosité. Le dessin de Tirabosco apparaît quelque part comme un compromis entre la « carte à gratter » de Thomas Ott et le dessin tourmenté d'un Lorenzo Mattotti. Il y a en tout cas quelques très belles images dans cet album. Les séquences de début et de fin, par exemple, qui se répondent pour boucler la boucle. L'ouverture se fait sur sept pages muettes qui se découpent comme un long zoom avant. Le climat est installé, le surréalisme de mise, le mystère entier.

Le Colporteur est sans doute l'un des albums les plus originaux de la collection Encrages. C'est aussi l'un de ceux qui louchent le plus vers d'autres maisons d'édition, comme L'Association, par exemple. Sorti le même mois que l'intégrale noir et blanc des Enragés (la série de Chauvel et Le Saëc, initialement parue dans la collection Sang-Froid en couleur, aujourd'hui compilée en noir et blanc dans la collection Encrages), cet album prouve en tout cas que la collection en format de poche noir et blanc de Delcourt part dans tous les sens. Cela en désorientera sûrement plus d'un.
Labyrinthes par Thierry Bellefroid
"Labyrinthes", de Kramsky et Mattotti au Seuil.

Plus de dix ans après une première parution chez Albin Michel, revoici "Labyrinthes", retravaillé et agrémenté de quelques planches supplémentaires. Un an après le magistral "Stigmates", Seuil affiche ainsi son intention de devenir l'un des éditeurs attitrés du prodige italien.

Dans "Labyrinthes", Lorenzo Mattotti donne toute la mesure de son immense talent. Talent de dessinateur. Talent de créateur d'images, de peintre. Mais avant tout, talent de coloriste. Ne cherchez pas autre chose, à la lecture de cet album, qu'une ode à la couleur sous toutes ses formes (même les plus sombres, comme en témoigne par exemple la première planche de la nouvelle "Les mineurs".) La lecture de "Labyrinthes" n'est pas aisée. Elle en rebutera plus d'un. Cette plongée dans l'univers irrationnel du rêve ne s'embarrasse guère de logique et fait fi de toute la tradition du récit. On saute du coq à l'âne comme on passe d'un rêve à l'autre, sans lien de causalité apparent ; le récit est si ténu qu'il en devient anecdotique, secondaire. C'est l'imaginaire qui est appelé à le reconstruire, voire à le traduire. Un travail peu courant, surtout dans la BD qui pour d'évidentes raisons historiques se distingue justement du dessin pur ou de la peinture par l'agencement de motifs sous forme de récit. Oh bien sûr, il y a des phylactères et des récitatifs. Bien sûr, les petites histoires qui se succèdent racontent quelque chose. "Grands dieux", par exemple, est une belle métaphore de huit pages sur les aléas de l'idolâtrie et la cruauté supposée des dieux. Mais on ne prend jamais autant de plaisir à lire ce "Labyrinthes" que lorsque Mattotti se lâche complètement pour le simple plaisir de nous montrer son talent et sa maîtrise de la couleur.

"Labyrinthes" aurait pu s'appeler "Les pastels magiques". Ceux de Laurenzo Mattotti m'emmènent en tout cas loin, très loin, des mises en couleur de la plupart de ses confrères. Les créatures difformes, les personnages aux visages démesurément allongés ou aux lèvres de babouins, les paysages désolés et fantastiques, chaque élément nous fait pénétrer plus avant dans le rêve de Kramsky revisité par Mattotti. Un rêve qui peut être totalement délirant (comme dans "Spartaco à Volvolandia") ou plus calme, plus beau ("Spartaco, apprenti rêveur") voire franchement mystique ("Frère Gelsomino") Un album à découvrir ou à redécouvrir, mais qui ne séduira qu'un public averti, amateur d'expériences nouvelles. En l'occurrence, ces expériences ont tout de même plus de dix ans !
Le retour de Papa (Jojo) par Thierry Bellefroid
"Jojo N°9 : Le retour de Papa", par Geerts, chez Dupuis.

Sacré Geerts, s'il n'existait pas, il manquerait indiscutablement quelqu'un dans le PBBD (Paysage Belge de la BD). J'ouvre un de ses albums et le sourire m'éclaire déjà ! Quand je lis du Geerts, j'ai neuf ans (et encore). Je marche comme un gosse, je fonce dans ses filets et ses chausse-trape. Il faut dire que la lisibilité de son dessin y est pour beaucoup. Et la bonhomie de ses personnages correspond à un caractère résolument optimiste qui se traduit par une série aux accents de nostalgie, aux odeurs de confiture ou de compote de pommes de Bonne-Maman. Les visages de ses héros -et principalement celui de Jojo- sont d'une telle bonne humeur, d'une telle jovialité qu'on a envie de partir avec eux jusqu'au bout du rêve. En un mot, Monsieur Geerts, merci et bravo. Vous avez rendu une certaine légèreté à la BD enfantine. Et une véritable innocence. Il n'y a pas de monstres dans vos histoires. Et pas de méchants, ou si peu. Vous n'en avez pas besoin. C'est si rare...

Après tous ces éloges (non, je n'ai pas d'action chez Dupuis, pas plus que chez quelque autre éditeur !), soyons sérieux deux minutes, cet adorable Jojo a déjà connu mieux. "Le retour de Papa" n'est pas son meilleur album. Comme toujours, il y a cette authentique tendresse qui unit les personnages, et notamment, Jojo à sa grand-mère. Cette fois, il y a aussi René Semaine, le papa plombier qui n'a pas voulu grandir et qui, d'une page à l'autre, apparaît tantôt sympathique tantôt faignant dans ses relations filiales. Mais l'album tourne un peu facilement au "Tour de France des Tantes" de Jojo, qui découvre une à une les soeurs de sa Mamy . Des soeurs très caricaturales, un peu facilement brossées à grands traits contradictoires : la bavarde qui s'est fait nonne dans un ordre contemplatif, la délurée qui tient une maison très "Frou Frou" à Pigalle, la sévère qui empoisonne tout le monde avec sa cuisine immangeable. C'est un peu court. Heureusement, un album de Jojo reste un album de Jojo. Et celui-ci, comme les huit précédents, est un enchantement pour les yeux et un antidote à la mauvaise humeur. On espère simplement que le prochain nous emmènera plus loin, comme l'avait si bien fait l'excellent "Monsieur Je-Sais-Tout".


Le réducteur de vitesse par Thierry Bellefroid
"Le réducteur de vitesse" de Christophe Blain, dans la collection "Aire Libre" des éditions Dupuis.

Inlassablement, Aire Libre se construit avec la même rigueur qu'à ses débuts. Trente-cinq titres en un peu plus de dix ans, c'est à peine croyable, quand on songe aux sorties pléthoriques qui encombrent les rayons de nos librairies préférées. Le succès d'Aire Libre s'est incontestablement construit sur la qualité dans la parcimonie. On ne peut pas construire une collection de prestige en publiant un album par mois. Cela, Dupuis l'a bien compris. Pourtant, l'éditeur de Marcinelle a rarement pris autant de risques. C'est vrai, fort des ventes de quelques magnifiques albums "cru 99" (Je ne citerai que "La terre sans mal", "Azrayen 2" et "Le Sursis N°2"), Dupuis peut se permettre ce "Réducteur de vitesse", sans doute l'un des "Aire Libre" les moins grands publics depuis les débuts de la collection.

Ce qui en fera reculer plus d'un : le dessin de Christophe Blain. Il possède une personnalité bien plus proche de celle développée par les auteurs de L'Association que celle des dessinateurs "maison". Ce n'est pas par hasard. Blain travaille en atelier avec David B ("L'Ascension du Haut-Mal", "Le cheval Blême" (L'Asso)... mais aussi le fameux "Hop-Frog", avec le même Blain au dessin, chez Dargaud), Joann Sfar ("Donjon" (avec Trondheim) et autres titres chez Delcourt, mais aussi à L'Asso, ou chez Dargaud...) et Guibert (qui commit avec Sfar "La fille du professeur", un album très remarqué de la collection "Humour Libre" de Dupuis) Bref, tout ce petit monde se connaît, travaille en se regardant l'un l'autre et milite pour une autre approche du dessin. Tout ça pour dire qu'avant de refermer ce "Réducteur de vitesse" avec une moue dégoûtée, on peut aussi essayer de rentrer dans un graphisme qui affiche une certaine laideur physique comme une marque de fabrique et laisse percevoir la plume de manière très visible (parfois très proche de la gravure).

Ce préliminaire étant établi, parlons enfin de l'album. "Le réducteur de vitesse" porte bien son nom. Si vous lisez le dossier publié comme à l'accoutumée dans les premières pages de la première édition, vous n'ignorerez rien sur ce qu'est un réducteur de vitesse. Si vous avez, comme l'auteur, passé quelques mois dans la marine à l'occasion de votre service militaire, non plus ! Et c'est justement parce que Christophe Blain s'appuie sur une connaissance personnelle des navires de guerre, parce que son imaginaire est peuplé des souvenirs de "gueules", de caractères, de personnages, que cet album est si réussi. C'est vrai, le début est un peu lent et un rien bavard. Mais dès que les trois compères descendent "en machines", on y descend avec eux, on a chaud quand ils ont chaud, soif quand ils ont soif, tout est grand, démesuré, impressionnant, tragique. La plongée est fascinante, l'histoire humaine et le petit cours scientifique font bon ménage, on est pris et on ne lâche plus l'album avant d'avoir lu la dernière case. D'autant que quand on rentre dans le jeu des couleurs (qui rappellent - comme le dit très justement l'auteur dans le dossier en préface - les Lucky Luke de notre enfance), il y a une dimension encore plus fantasmagorique qui ne gâche rien à l'ensemble.




Ibicus - tome 2 (Ibicus) par Thierry Bellefroid
« Ibicus, Livre 2 » par Pascal Rabaté, chez Vents d'Ouest.


Rabaté a trouvé son style et sa vitesse de croisière. N'en déduisez pas trop vite qu'il s'est installé dans la routine. L'adaptation d'Ibicus, commencée contre vents (d'Ouest) et marées, n'a pas été facile. Rabaté a vu de près le moment où il allait devoir s'auto-éditer pour aller jusqu'au bout de son rêve. Ce rêve, il a commencé il y a longtemps, quand Pascal est tombé sur le livre de Tolstoï, l'autre Tolstoï, l'injustement méconnu Alexis. La lecture d'Ibicus a convaincu le dessinateur de tout reprendre à zéro. Après la reconnaissance de la critique et d'un certain public pour « Un ver dans le fruit », il fallait oser. Rabaté l'a fait, il a changé son style de dessin et laissé tomber les chroniques villageoises pour s'atteler à cette fresque russo-baroque. Un premier album stupéfiant de maîtrise graphique, et le voilà qui remet le couvert avec le même enthousiasme.

Cette fois, évidemment, on est moins surpris. Siméon Ivanovitch Nevzorov est déjà une vieille connaissance et le découpage de Rabaté comme les cadrages façon cinéma russe des années trente sont devenus presque conventionnels. N'empêche, peu de dessinateurs pourraient réaliser une oeuvre aussi personnelle en partant de l'adaptation d'un roman russe ! Et lire ce « Livre 2 » fut un véritable régal. D'abord parce que Siméon y apparaît plus veule et antipathique que jamais. Le personnage n'a rien pour plaire et pourtant, Rabaté se plaît à nous le rendre « attachant ». Ses tribulations dans une Russie à feu et à sang où la majeure partie de la population est privée de tout sont tout simplement passionnantes. Ensuite il y a le dessin. Quel talent ! Il y a quelques cases qui pourraient pendre aux cimaises de prestigieuses expositions de peinture ! Les images sont fortes, leur pouvoir d'évocation majestueux, le noir et le blanc ne se marient pas, ils se combattent presque ; tantôt c'est le gris qui l'emporte, tantôt le blanc, tantôt le noir qui vient souligner les visages terrifiés ou les scènes les plus fortes. Preuve indiscutable de ce triple talent de peintre, de professionnel du découpage et de « cinéaste » de la BD : la double page 80-81. Arrêtez-vous-y lorsque vous lirez cet album. Vous ne le regretterez pas.
« L'impératrice rouge, tome 1 : Le sang de Saint-Bothrace, par Jean Dufaux et Philippe Adamov, dans la collection « Caractère » de Glénat.


Assurément, Jacques Glénat mise sur cette série, qui a bénéficié d'un lancement remarqué dans les librairies. Il faut dire que Dufaux n'est pas le premier venu et qu'Adamov fait déjà les beaux jours de la collection Caractère avec « Dayak » et « Les eaux de Mortelune ». Alors, les réunir pour une grande saga placée sous le signe de l'impitoyable guerre que se livrent pour le pouvoir une Impératrice et une Empereur sans scrupules, c'est déjà presque gagné. Aussi ai-je abordé cet album avec une certaine méfiance. Et l'ai quitté relativement perplexe.

D'abord, le dessin d'Adamov replonge immédiatement le lecteur dans l'univers des « Eaux de Mortelune ». Même les personnages ont un petit air de déjà vu. On a donc un peu l'impression d'être roulé sur la marchandise, à moins d'être un fan inconditionnel d'Adamov -et dieu sait qu'il en a. Ensuite, le mélange des genres et des époques, la cruauté souvent gratuite (ça gicle pas mal dans ce premier album et s'il fallait en faire une adaptation cinéma, ça coûterait sûrement cher en hémoglobine !) comme les clichés un peu facile qu'il véhicule m'ont mis relativement mal à l'aise. J'ai pourtant continué ma lecture et découvert une histoire baroque, fantastique, qui plonge ses racines dans l'Histoire et dans l'imaginaire collectif. Comme dans un opéra, les caractères des personnages sont exacerbés, les scènes exagérément colorées, dramatisées, et toutes les ficelles du genre employées. Et comme à l'opéra, j'ai marché. En traînant un peu la patte, j'en conviens, mais j'ai marché dans ce jeu d'influences et de turpitudes, de pouvoir et de séduction que Jean Dufaux installe comme il sait si bien le faire, à coups de références et de baguette magique. Je ne parlerai pas pour autant de chef d'oeuvre (mais est-ce que ça existe ? ) et laisserai le lecteur se faire une idée par lui-même. De toute façon, c'est encore la meilleure chose à faire.
« La gloire d'Albert », par Etienne Davodeau, dans la collection Sang-Froid des éditions Delcourt.

Davodeau. Dans ses cases, il n'y a jamais rien en trop. Il aime aller à l'essentiel, vise toujours la lisibilité et cache derrière un dessin apparemment maladroit une parfaite maîtrise de l'action et du récit. Quant à ses personnages, toujours aussi vrais que s'ils sortaient de son carnet d'adresse, ils sont généralement ancrés dans la vie, avec tout ce qu'elle charrie de beau... et de plus ou moins odorant. Sans être « politiques », ses BD sont engagées, elles défendent volontiers les plus faibles, les rêveurs, ceux qui luttent contre le système.

Devant « La gloire d'Albert », je suis perplexe. Ce qui jusque-là était suggéré, distillé de-ci de-là, est asséné ici avec vigueur, sans détour. « La gloire d'Albert » n'est plus à proprement parler l'un de ces portraits de groupe auxquels l'auteur du « Réflexe de survie », du « Constat » ou de « Quelques jours avec un menteur » nous a habitués. Cette fois, la politique est au coeur de l'histoire, et les protagonistes sont au service d'une intrigue politico-policière de facture assez classique. Alors, Davodeau s'est-il trahi ? Non, il a simplement voulu nous offrir le récit d'une vie gâchée, celle d'un pauvre type qui se prend pour un justicier au nom de son admiration pour un modèle néo-fasciste. L'Albert en question est en effet un piètre héros. Pour ne pas dire un anti-héros. En cela, il correspond au moule Davodeau. On est juste passé d'un style allusif à un cadre ancré dans la triste réalité française, où l'extrême-droite se nourrit entre autres de sentiments patriotico-nationalistes. Inutile de dire que Philippe de Villiers peut se sentir visé. Davodeau affirme donc ses convictions. Il le fait avec un album magistralement découpé et mis en couleurs (d'autant que l'essentiel de l'action se déroule de nuit). Dommage qu'il n'y ait pas un soupçon d'originalité et de spontanéité en plus. Assez pour pouvoir dire : cette histoire-là, c'est du Davodeau. Personne d'autre n'aurait pu la faire !
"La caste des Méta-Barons, Tome Sixième : Doña Vicenta Gabriela De Rokha, l’Aïeule", par Jodorowsky et Gimenez, aux Humanoïdes Associés.


Tonto et Lothar, les deux robots, continuent de remonter l’arbre généalogique du Méta-Baron leur maître. Partis d’Othon, le Trisaïeul, ils se rapprochent peu à peu du présent. Quoique. A ce rythme-là, Jodo risque bien de nous balader encore pendant six ou sept albums avant de nous dire pourquoi l’actuel Méta-Baron a une cicatrice au milieu du sourcil droit. C’est pas que l’histoire soit lente. Au contraire, hormis les habituelles digressions que l’on doit aux deux robots (devenus héros à part entière puisque les voilà menacés de destruction par leur propre maître), le rythme est toujours aussi trépidant. Mais que d’avatars, de rebondissements, de retournements de situation...

Les Méta-barons, on aime ou on déteste. Pas de demi mesure. D’abord, le dessin de Gimenez laisse rarement indifférent. Là encore, il y a ceux qui aiment... et les autres.
Dans le genre dessin SF héritier de la période aérographe, je le trouve plutôt réussi.
J’aime moins ces découpages diagonaux parfois démesurément présentés en double page, mais tout cela est finalement bien subjectif. Pour le reste, il faut aimer le style de narration de Jodo et surtout, sa mystique, ses manies, ses thèmes de prédilection : l’initiation, l’adoration, le fanatisme, l’honneur, la violence, la mutilation, l’impossible quête du bonheur et de l’amour.

Ce « Tome Sixième » est relativement conforme à ce que l’on pouvait en attendre, après la conclusion d’un premier cycle qui a débouché sur une publication en coffret des cinq premiers livres. On reprend les mêmes et on poursuit. Plus que jamais, les mutilations sont au coeur du récit et la tragédie son moteur. Jodo a dû lire l’ensemble des volumes de la tragédie grecque. A commencer par Oedipe qui inspire le mythe fondateur de cette Caste des Méta-Barons. Cécité, mort du père, inceste, des thèmes vieux comme le monde que cet orfèvre nous ressert sous un jour science-fictionnesque, si vous me permettez l’usage de ce néologisme.

Doña Vicenta Gabriela De Rokha est sans doute la plus aboutie des « Aïeules » présentées jusqu’ici, celle qui pousse le don de soi jusqu’à la cécité, celle qui met l’amour au-dessus de tout et qui se fera « manger » (le mot est à peine exagéré) par la pire de toutes, Oda-Honorata l’incestueuse. Rien à dire, la tragédie fonctionne ici en plein. Le personnage schizophrène de « Tête d’Acier », pris entre ses deux identités contradictoires, ajoute encore au puzzle psychanalytique que compose patiemment Jodorowsky. Je le diasis : on aime ou on déteste. Mais si on aime, ce « Tome Sixième » est sans doute l’un des meilleurs !
Les archives Goscinny : La fée Aveline, 1967-1969, aux éditions Vents d'Ouest.

Après le magnifique album consacré à Pistolin, les Archives Goscinny nous proposent 105 planches absolument merveilleuses signées Goscinny et Coq. Les aventures d'une jolie (très jolie, même) jeune fée qui répond au doux nom d'Aveline Potiron sont présentées dans cet album en bichromie (si ce n'est quelques pages en noir et blanc car faute d'originaux, il a fallu les reproduire à partir du magazine Jours de France où était publiée la série) On y retrouve un René Goscinny drôle, léger, critique envers la société dans laquelle il vit, mais aussi facétieux, puisqu'il joue avec les références de l'univers des contes de fées. Bien qu'Astérix et Aveline aient peu de choses en commun, on retrouve des similitudes. Quelques jeux de mots bien sentis, d'abord. Et puis ce coup de baguette magique qui peut transformer les choses et les êtres comme le font les potions du druide Panoramix.

Créé et dirigé par Marcel Dassault, Jours de France se voulait le concurrent direct de Paris-Match. Autrement dit, un magazine populaire, grand public, qui intéresse la ménagère et peut se feuilleter dans la salle d'attente du médecin de famille ou du dentiste. Aveline répond à ces critères. Et bien que totalement intacte après trente ans de placard, elle correspond parfaitement à son époque. On retrouve ce graphisme propre aux hebdomadaires avec des lignes très pures, très épurées, le minimum d'éléments de décor et des visages fins au nez pointu surmontant des silhouettes féminines qui évoquent les croquis de mode : taille de guêpe, buste haut, longues jambes. La lecture de cet album m'a fait penser à Dupuy et Berbérian, qui me semblent parmi d'autres les dignes héritiers de ce style graphique dépouillé et esthétique.

Que dire des histoires elles-mêmes ? Olivier Rameau n'est pas loin (créé en 1968, pour rappel). On croirait même que Greg et Goscinny se sont disputés les mêmes thèmes : irruption du rêve dans le réel, irruption du réel dans le rêve. Aveline pourrait même avoir inspiré un film comme les Visiteurs, puisque le comique vient de la confrontation de deux mondes qui se sont toujours ignorés. Les situations sont cocasses, la fée Carabosse est digne de sa réputation et puis, Aveline se sort de toutes les situations avec une ingénuité très amusante. Bref, c'est un beau moment de l'histoire de la BD qu'Alain David a repêché pour nous.
Salade Niçoise par Thierry Bellefroid
« Salade niçoise » de Baudoin, à L'Association.


Il y a chez Edmond Baudoin, tout ce que l'on est en droit d'attendre de la bande dessinée : un trait, un univers unique, un propos qu'aucun film ne pourrait imiter. Mais si cette remarque vaut de manière générale, elle paraît totalement insuffisante en regard de l'immense talent développé dans « Salade niçoise ». Pour reprendre l'expression de l'un de mes amis libraires, cet album est « à pleurer de beau » ! Il relègue en tout cas très loin derrière toutes les autres BD lues depuis plusieurs mois.

Baudoin, écorché vif à la sensibilité presque palpable, est un peintre de l'émotion. Personne ne peut comme lui, en quelques traits, plonger aussi loin dans le réel des sentiments et toucher le lecteur dans ce qu'il a de plus intime. Personne ne peut se risquer à dresser de petits portraits d'hommes ou de femmes, qui se construisent essentiellement sur le non-dit. A cet égard, les premiers dessins de « Promenade des Anglais », l'histoire qui ouvre cet album, sont éloquents. Baudoin n'est pas bavard parce qu'il n'a pas besoin de l'être : son dessin dit tout, ou presque. Ses personnages sont terriblement vrais, et leurs dialogues paraissent sonner « avé l'accent ». Il faut regarder comme il utilise tout le potentiel du pinceau, martyrisant jusqu'au dernier poil humide par-ci, délayant de gros traits d'encre par-là. La référence à Modigliani n'est pas exagérée. Mais elle ne résume pas tout. Car Edmond Baudoin n'est pas seulement un dessinateur de génie. Il est aussi un observateur éclairé d'une société qui passe les plus faibles à la moulinette et ne donne guère sa chance à l'amour. Baudoin nous parle de tolérance et de rêve. Car le rêve sauve tout. Il est le sésame de l'amour, quête absolue du Niçois, en filigrane de toute son oeuvre.

Il y a quelque chose d'unique dans « Salade niçoise », c'est la sincérité et la générosité d'un auteur qui traverse l'existence sans jamais oublier d'écouter ce que lui dit son coeur. Lisez cet album, plongez-vous dans ce noir et blanc stupéfiant de force. C'est un des trois ou quatre albums de l'année !
L'enfer des concerts par Thierry Bellefroid
« L'enfer des concerts » par Zep, dans la collection Humour Libre de Dupuis.

Je serai bref. Pas la peine de vous parler pendant des heures du pourquoi du comment d'un album de gags, ça n'aurait guère de sens. Juste envie de vous dire que j'ai ri. Oui, j'ai ri, à haute voix, comme il m'arrive si rarement de le faire. Bien sûr, on sourit parfois, en lisant les uns ou les autres. Derniers en date à m'avoir arraché un sourire : Croco & Fastefoude (Casterman), Kid Paddle -un des meilleurs (Dupuis), l'inévitable Chat de Geluck (Casterman), plus rarement L'élève Ducobu (Lombard) et très certainement Titeuf (Glénat), ce qui nous ramène à Zep. Y a pas à dire, ce Suisse a tout compris. Ses gags sont concis (certains feraient bien d'en prendre de la graine...) et ne ratent jamais leur cible. Dans « L'enfer des concerts », ce fou de musique (il joue depuis qu'il a douze ans) et de concerts (il en voit une cinquantaine par an) croque en couleurs directes quelques-uns des plus grands noms du rock : Dylan (son préféré), les Stones, Springsteen, U2, Joe Cocker, Sheryl Crow, Madonna ou Ramazzotti (je sais, là, on ne parle plus de rock !) et même... Henri Dès (un des meilleurs gags visuels). Rien que pour ces caricatures lippues, l'album vaut déjà le détour.

Mais il y a les gags eux-mêmes. Et là, Zep connaît sa matière. Il sait ce qui nous fait rire, parce qu'il sait ce qui l'a fait rire. Fort de ses expériences, de ses mésaventures ou des petits travers de nos stars, il frappe juste 44 fois d'affilée et vous emporte dans un tourbillon de rire où vous vous reconnaîtrez forcément si vous allez de temps à autre vous commettre dans les salles de concert. Si vous n'avez pas lu « Les filles électriques », son premier opus en couleurs directes dans la même collection « Humour Libre », la lecture de « L'enfer des concerts » devrait vous y décider illico. Et inutile de dire que l'ensemble des Titeuf, dans un autre registre, mérite également un investissement. Un million d'autres lecteurs l'ont fait avant vous, ça ne peut pas être par hasard !
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