Les 7 critiques de Francois Le Bescond sur Bd Paradisio...

36 vues de la Tour Eiffel par Francois Le Bescond
Véritable gentleman dans la vie, attentif, courtois, posé, curieux, généreux, cultivé et humble : André Juillard est tout cela à la fois et serait terriblement gêné s’il lisait ces lignes (ce qui n’est pas impossible mais je sais qu’Internet n’a pas encore franchi la porte de son appartement parisien !). Mais, surtout, l’homme est extraordinairement talentueux. Amoureux du dessin comme jamais, André Juillard a réalisé durant cet été en Bretagne, juste après avoir bouclé le dernier album de Plume aux vents (Le Grand Esprit, Plume aux vents T.4 avec Patrick Cothias chez Dargaud) et juste avant de replonger (avec appétit) dans Blake & Mortimer, une série de 36 illustrations sur un seul thème : la Tour Eiffel. « 170 ans après l’apparition de la photographie, presque un siècle après la naissance de l’art abstrait, qu’est-ce qui peut encore pousser un dessinateur à figurer de manière relativement objective ce qu’il a devant les yeux ? La réponse, la mienne, est qu’il éprouve le besoin irrésistible de témoigner de la séduction de ce qu’il voit » écrit l’auteur en début d’ouvrage. En l’occurrence André Juillard n’est pas insensible à la vieille dame métallique, tout comme lui, 100 ans auparavant, le peintre Henri Rivière qui réalisa le même exercice graphique en peignant 36 vues de la Tour Eiffel (reproduites sous forme de lithographies « d’une délicieuse sobriété ») alors coquettement plus jeune mais déjà séduisante. Rivière fut lui-même inspiré par le peintre japonais Hokusai qui réalisa (en gravures sur bois) 36 vues du Mont Fuji reprises dans un ouvrage publié en 1833*. L’idée n’allait plus lâcher André Juillard. Elle a pris forme grâce à cet ouvrage remarquable paru chez le galeriste/éditeur Christian Desbois. Bien sûr le Paris de Rivière n’est plus celui d’aujourd’hui d’où, sans doute, ce charme décalé et mystérieux que procurent ces illustrations dans lesquelles la Tour Eiffel apparaît souvent furtivement, voire symboliquement lorsque l’auteur saisit la Tour à la façon d’un De Chirico en présence des Dupont (d) ! La séduction opère par une magie visuelle, intemporelle. C'est beau et bon. *François Schuiten évoque d'ailleurs Hokusai dans le magazine Géo spécial carnets de voyage pour lequel Schuiten réalisa spécialement des illustrations du Mont Fuji.
Félix, l'intégrale, Tome 7 par Francois Le Bescond
Imaginée dans les années 50 par l'auteur de l'inoubiable Gil Jourdan (intégrales disponibles chez Dupuis, n'hésitez surtout pas), Félix n'a sans doute pas toute la saveur de son futur "cousin directe" mais possède tout de même un capital séduction indéniable. Les éditions Niffle proposent (enfin !) la réédition en intégrale de ce personnage apparu dans le journal Héroïc-Albums dans les années cinquante, avant que Jourdan ne devienne la série phare de l'auteur. On y redécouvre cette truculence et cette fausse naïveté si particulière, ces formidables ambiances dignes de grands classiques du polar et, surtout, cette science du dialogue qui est devenu la marque de fabrique de Tillieux. Cette réédition a demandé un travail de fourmi à l'éditeur qui a restauré les planches sur ordinateur, reproduites dans leur format de publication N&B. Un véritable travail de restauration (d'art ?) qui permet de retrouver ici neuf aventures de Félix le tout sous une couverture signée Ted Benoît soi-même.
Ceci est un cri du cœur. Ceux qui connaissent et apprécient Macherot n'ont pas besoin de lire ces lignes, "ils savent". Ceux qui connaissent et n'apprécient pas, rien à faire, quand on n'aime pas, on n'aime pas, affaire de goût. En revanche, pour ceux qui ne connaissent pas Macherot, il n'est pas trop tard et la sortie de ce port-folio est un prétexte parfait en guise d'introduction à l'œuvre de ce grand auteur. Celui que beaucoup nomment le Walt Disney belge a débuté sa carrière dans les années 50 pour le journal de Tintin. Il signe alors des scénarios pour Funcken (Le Chevalier Blanc), crée le savoureux personnage du Père la Houle et, surtout, imagine la série Chlorophylle. Une bande dessinée animalière considérée comme une référence absolue par beaucoup de professionnels dont certains encore - je pense à Plessix avec son savoureux Vent dans les saules chez Delcourt ou Olivier Saive évidemment avec Billy the Cat - revendiquent une influence. Le monde rural et pastoral est admirablement restitué dans Chlorophylle avec ces ambiances campagnardes d'une justesse exquise que Macherot reproduira d'ailleurs pour le grand rival du journal de Tintin de l'époque : le magazine Spirou pour lequel Macherot invente Sibylline dans les années 60. Quelques chefs d'œuvre à lire et relire (si vous pouvez trouver ses albums chez Dupuis ou aux éditions du Lombard qui eurent la bonne idée d'éditer une intégrale) : Chaminou et le Khrompire, Les Croquillards, Zizanion le terrible… Macherot s'est aujourd'hui définitivement retiré du monde de la bande dessinée mais les témoignages se poursuivent dont ce magnifique port-folio édité par Champaka à très peu d'exemplaires (199 ex) autour de Chlorophylle (ah, l'arrivée de Chlorophylle et Minimum au Fourbi, la capitale de Coquefredouille !) ou cette récente monographie d'Edouard François, devenu hagiographe de Macherot (éd. L'âge d'or).
L'épouvantail pointeur par Francois Le Bescond
La collection "Carré" des éditions Glénat suivie par Paul Herman nous avait déjà offert quelques beaux albums dont ceux, très beaux, signés Moynot en couleur directe. L'Epouvantail pointeur s'inscrit dans le registre, disons-le, du cauchemar kafkaien, du désespoir humain face à l'absurdité de l'existence. Qui est l'épouvantail ? Un personnage sorti droit d'Halloween, employé par un Etat totalitaire qui utilise la terreur pour asseoir son pouvoir. Un "criminel" s'exprime - cela va du mari qui trompe sa femme aux gamins farceurs en passant par des voisins bruyants, de la grande criminalité, quoi ! - , et hop le pointeur intervient, règle le "problème" de façon expéditive (mais avec la manière) ou rabat sur les forces de l'ordre l'outrecuidant. On ne badine pas avec l'ordre public. Jusqu'au jour où un nouvel épouvantail, plus terrifiant encore, susceptible de susciter un regain de panique et de sécurité, occupe le poste. Exit son prédécesseur, remercié malgré ses loyaux services ! Bien sûr on découvre alors une autre facette du personnage, plus humaine (enfin si on veut : on ne passe pas de l'état de Jack l'éventreur à celui de Roméo transi d'amour du jour au lendemain !). Happy-end ? A vous de voir. On découvre en tout cas un récit habile signé Eric Omond, pilier de l'atelier d'auteurs angevin "La Boîte qui fait Beuh !" et complice de Yoann (Toto l'ornithorynque chez Delcourt, La Voleuse du père fauteuil chez Dargaud), associé à Boris Beuzelin dont le trait expressif fait parfois penser à Foerster. Dormez, braves gens, l'épouvantail pointeur veille sur vous…
Le boulot c'est pas une vie par Francois Le Bescond
Un DRH s'adresse à un nouvel employé : "En 15 jours je vous fais adorer l'entreprise. Sans moi, ça peut prendre des années". Bienvenue dans le monde de l'entreprise ! Ce dessin est signé Pessin, dessinateur de presse qui aiguise régulièrement ses pinceaux dans le quotidien Le Monde avec beaucoup d'à propos et d'humour. Un dessin simple, à la limite de l'ébauche, qu'importe on apprécie surtout son art de la formule qui fait mouche, dans la lignée des Geluck, Pétillon et bien d'autres. Une acuité salutaire qui nous pose, mine de rien, de solides questions sur notre vie : faut-il travailler pour vivre ou vivre pour travailler ? Eternelle question. Un dernier pour la route ? Un PDG s'adressant à ses employés : "Il va falloir maintenir la pression, nos actionnaires ont cessé de rêver" et (on reprend les mêmes) : "Je propose de faire un petit tour de table pour savoir qui est à l'origine de l'ambiance désastreuse de la maison". Un livre pour employés et employeurs, cela va de soi.
L'âge de raison par Francois Le Bescond
Exercice de style ? Sans doute un peu. Quoique l'expérience fut menée au cinéma avec Jean-Jacques Annaud (La Guerre du feu), en littérature avec Patrick Cauvin/Klotz (Les Innommables, le premier roman préhistorique qui n'a rien à voir avec ceux de Yann & Conrad, ndlflb !) et, d'une certaine façon, en bande dessinée avec le manga Gon. Nous sommes quelque part à une époque préhistorique (?) et les hommes vivent sur une terre où la survie résume assez bien la priorité de leur existence. Trouver de quoi se nourrir, s'abriter, se reproduire (remarquez, ça n'a pas beaucoup changé depuis les siècles !), voici l'essentiel des préoccupations de nos ancêtres. Nous suivons dans L'âge de raison l'un d'entre eux, délaissé par le reste du groupe auquel il appartient et réduit à lutter dans un environnement quelque peu hostile. Ce "Rahan des âges farouches" trouvera un compagnon (un perroquet) qui deviendra très utile lorsque l'hiver sera là : la chair du perroquet est comestible. Qu'importe la véracité pré-historique (on ne sait trop si les ours ou les perroquets existaient en ces temps là !), le propos n'est pas là : l'auteur montre plus qu'il ne raconte. Son personnage réagit de façon primaire dans un monde primitif. La scène finale, scène d'amour brute, constituant une superbe conclusion dans laquelle l'auteur nous rappelle la réalité de ce monde cru, d'une simplicité extrême. En guise de dialogues de simples borborygmes et un dessin dépourvu de toute fioriture qui suffisent amplement à traduire cet étonnant récit "pré-humain". Matthieu Bonhomme, découvert avec la série Le Marquis d'Anaon aux côtés de Fabien Vehlmann (Dargaud), confirme ici un talent de narrateur dont l'audace fait office de révélateur. Formé par Christian Rossi et Mézières, conseillé par Le Tendre, Bonhomme a atteint… un âge mûr, forcément. IL signe ici le scénario (oui), les couleurs et le dessin d'un album qui ne laisse vraiment pas indifférent. Une réussite.
Océanica (Terre mécanique) par Francois Le Bescond
Au milieu du gros bordel constitué de plusieurs piles de bouquins qui s'amoncellent - ça s'appelle un bureau, en l'occurrence - je m'en suis remis à l'inspiration avec, comme ordre de bataille 1) extraire un T. 1 de ce fatras 2) avoir une première impression positive 3) le lire 4) le chroniquer pour BD-Paradisio. Et, accessoirement, 5) ranger ce foutu bordel mais ça c'est une autre histoire. Océanica. Le titre sonne bien, tout ce qui rappelle la mer m'a toujours attiré, mes origines bretonnes sans doute. Tiens, un sticker "par l'auteur de Mangecoeur" me signale derechef que ça vaut certainement le coup (un sticker, ça sert plus ou moins à ça : "vous avez aimé truc ? alors vous allez aimé bidule parce que c'est du même auteur". En l'occurrence Jean-Baptiste Andreae, le dessinateur). On arrive directement au 3). Futur indéterminé, pleine mer, un gigantesque navire transporte à son bord une foule d'individus passablement barrés dont la seule occupation semble de faire la fête. La croisière s'amuse (ah, ah), mais pas toujours de bonne grâce… Le discours inaugural du capitaine, barbe de rigueur, est laconique : "Que la fête commence !". Pourtant, un petit garçon s'ennuie "et dire que c'est comme ça tous les soirs. Ce bateau est rempli de cinglés, on boit, on mange, on se déguise, et après ?" se lamente-t-il. Un personnage (un petit rhinocéros appelé Philéon qui parle de lui à la troisième personne) rompt alors cette drôle de croisière en atterrissant son engin volant en catastrophe sur le navire afin d'échapper à ses poursuivants. Les forces spéciales chargées de la sécurité, dirigées par un certain Finoiseau - une sorte d'aigle nazi grotesque et fou furieux- font croire aux que Philéon est atteint d'une maladie grave. Solution finale (…) : l'attraper et l'achever, il va sans dire. Philéon n'avait pourtant qu'un seul rêve : quitter bord et descendre sur terre, enfin ! Aidé du jeune garçon et de sa mère, Philéon ira jusqu'au bout de son obsession en rejoignant la cale malgré les forces spéciales, amenant avec lui ses compagnons d'infortune dont le capitaine, déchu de son autorité par Finoiseau et une jeune femme réfugiée ici bas. Une (frêle) embarcation jetée à la mer, et les voici enfin hors du navire, à la dérive. Terre ? Non, face à eux la banquise, glacée et inquiétante. Pour la terre, ce sera une autre fois. FIN de l'épisode, à suivre. Comme j'arrive au bout du 4), je dois vous avouer que ce récit (écrit par Patrick Fitou) joyeusement déjanté m'a enchanté. Un humour à la Monthy-Pithon, un graphisme signé Jean-Baptiste Andreae capable de restituer ces ambiances folles et de mettre en scène des personnages farfelus (l'opposition Philéon/Finoiseau est un régal), un ton à la Little Némo, Philémon (mon cher Fred, tu en serais surpris !), Porco Rosso ou Water-World (d'accord, ce n'est pas la meilleure référence, mais y'a quelque chose) fonctionnent miraculeusement. Ce qui, avouez le, n'était pas gagné d'avance… Maintenant je vous laisse parce que j'ai le point 5) à réaliser. Et ce n'est pas gagné d'avance non plus, grumbl….

 
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